8

 

— J’exige d’avoir ma propre chambre.

— Non.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que. Tu t’installes dans ma chambre.

Il n’avait pas dit « avec moi », mais ça tombait sous le sens.

Gwen se laissa retomber sur le matelas et songea avec angoisse qu’elle se trouvait quelque part dans le dédale d’un château, enfermée avec un étranger qu’elle avait embrassé – et qu’elle aurait volontiers embrassé de nouveau, s’il ne l’avait pas rejetée. Elle tenta de se convaincre que ce n’était pas elle, mais la harpie, qui rêvait des baisers du féroce guerrier Sabin. La harpie aimait les mâles sombres et dangereux. Sabin ne pouvait que lui plaire.

Gwen, elle, préférait le genre sage et sérieux, genre que la harpie trouvait mortellement ennuyeux.

Elle observa en silence Sabin qui défaisait son sac avec des gestes brusques et saccadés. Au fond, elle se sentait soulagée qu’il ait décidé de conserver ses distances. Embrasser encore l’envoûtant Sabin n’aurait pas été prudent. Il était trop intense et mystérieux. Et aussi sensuel… En ce moment, par exemple, il ne faisait que ranger ses affaires, mais avec ses muscles qui roulaient au moindre de ses mouvements, on aurait pu croire qu’il se livrait à une parade amoureuse…

— Cesse de le regarder comme ça. Tu ne peux pas avoir une liaison avec lui.

Bien sûr que non. D’ailleurs, elle n’avait eu jusque-là que des amants de passage, préférant disparaître après la première nuit d’amour – toujours à cause de la harpie qui se manifestait à la moindre émotion et l’empêchait de fréquenter durablement les humains. Sa relation de six mois avec Tyson avait été une exception.

Tyson… Que faisait-il en ce moment ? Elle se demanda s’il avait trouvé une autre petite amie, ou même s’il s’était marié. Pensait-il seulement à elle ? Elle aurait dû l’appeler pour le prévenir que tout allait bien.

— Tu as des problèmes plus urgents, non ?

— Pourquoi suis-je obligée de partager ta chambre ? demanda-t-elle à Sabin.

— C’est plus sûr.

Plus sûr ? Pour qui s’inquiétait-il ? Pour elle ou pour ses compagnons ? L’idée que ces féroces guerriers la craignaient avait quelque chose de déprimant, même si cela signifiait qu’ils n’oseraient pas s’en prendre à elle. Des démons la jugeaient dangereuse ? Elle aurait dû en rire.

— Je t’ai promis de rester à Budapest et de ne pas tenter de m’enfuir, fit-elle remarquer.

— Ça ne change rien.

Elle lui lança un regard noir, en plissant les yeux au point que ses cils se rejoignirent.

— Tu n’as pas une petite amie ? demanda-t-elle avec agacement.

La question venait de la harpie qui, décidément, refusait de lâcher prise.

— Parce que je suis sûre qu’elle aurait son mot à dire sur la question, poursuivit-elle.

— Je n’ai pas de petite amie, et si j’en avais une, elle n’aurait pas son mot à dire.

Elle ouvrit de grands yeux étonnés, avec la mine de quelqu’un qui a mal entendu.

— Elle n’aurait pas son mot à dire… ? Et pourquoi cela ? Tu considères tes maîtresses comme quantité négligeable ?

Les doigts de Sabin se crispèrent sur un sac en velours contenant… Des étoiles à lancer ? Oui, vraisemblablement, parce qu’elles tintèrent quand il traversa la pièce pour déposer le sac dans un coffre qu’il ferma à clé. Il conserva avec lui un deuxième sac en velours identique au premier, pendu à sa ceinture.

— Pas du tout. Et pour information, je suis aussi un homme fidèle, ajouta-t-il sobrement. Mais la guerre passe avant les sentiments.

La guerre passait avant les sentiments… Rien que ça ! Il n’y avait décidément pas une once de romantisme chez cet individu. Il était encore pire que son arrière-grand-père, qui avait fait brûler son arrière-grand-mère en ricanant, sous prétexte qu’elle lui avait donné assez d’enfants.

Gwen inclina la tête de côté pour mieux étudier cet étrange spécimen.

— Tu trahirais une maîtresse, si cela devait t’aider à gagner ta guerre ? demanda-t-elle.

Il était revenu vers son sac et en sortit une paire de bottes de combat.

— Ça a de l’importance ?

— Je suis curieuse, c’est tout…

— Eh bien, puisque tu es si curieuse, je vais te répondre. Oui, je trahirais une femme pour gagner une guerre.

Elle battit des paupières. Il n’avait pas hésité une seconde et n’avait pas eu l’air gêné le moins du monde.

Eh bien… Il y allait carrément. Sa franchise et son indifférence avaient quelque chose de… de déprimant. Il était un démon, mais elle avait tout de même espéré une réponse plus nuancée. Jamais elle ne pourrait être la compagne d’un homme capable de la tromper. Mais de toute façon, peu importait, vu qu’elle n’envisageait pas de nouer la moindre relation avec lui.

Tyson lui avait toujours été fidèle – du moins à sa connaissance. Côté sexe, avec lui, ç’avait été moyen. Elle n’avait jamais osé s’abandonner au plaisir, de peur que la harpie n’en profite pour prendre le dessus. Mais Tyson l’avait aimée : de cela, elle était certaine, et elle avait cru l’aimer en retour. Pourtant, avec le recul, elle se rendait compte qu’elle avait surtout apprécié qu’il soit un simple mortel. Et puis… Elle s’était découvert un point commun avec lui. Comme elle, il était méprisé par sa famille. Mais partager le sentiment d’être rejeté par les siens ne suffisait pas à souder un couple pour la vie.

Sabin était très différent de Tyson. Avec lui, elle aurait peut-être pu aller jusqu’au bout de sa sensualité sans le mettre en danger. Sa harpie n’avait pas l’air de l’effrayer. Il n’avait pas pris la fuite dans les catacombes, il ne s’était pas affolé dans l’avion. Il était fort et puissant, bien plus résistant qu’un mortel, mais pas de taille à affronter tout ce qu’il y avait en elle. Personne, d’ailleurs, n’en était capable.

Pourtant, elle ne put s’empêcher de se demander comment ce serait, de faire l’amour avec lui. Il devait assumer ses fantasmes et exiger de sa partenaire qu’elle les assume aussi. Et, après tout, s’il était assez fort pour résister à tout ?

— Tu n’as pas de femme et pas de petite amie, mais tu as bien des maîtresses de temps à autre ? insista-t-elle d’une voix rauque, à peine audible.

Y avait-il sur terre une femme assez inconsciente pour accepter un rendez-vous avec ce guerrier ? Il était séduisant, certes, et il embrassait divinement bien. Mais accepter un instant de plaisir avec lui revenait à accepter d’avoir le cœur brisé. Elle n’était sûrement pas la seule à l’avoir deviné.

— Pourquoi toutes ces questions ? ricana-t-il.

— Pour meubler le silence.

Elle mentait. Elle voulait tout savoir de lui.

— Je ne vois pas pourquoi le silence te dérange, grommela-t-il en plongeant la tête dans son sac.

— Tu as quelqu’un dans ta vie, oui ou non ?

— Je préférais quand tu avais peur de tout, murmura-t-il.

Elle se rendit compte qu’en effet, elle se montrait plus entreprenante avec lui que d’habitude. L’amour qui unissait ses compagnons à leurs femelles l’avait un peu rassurée. Ses Seigneurs de l’Ombre n’étaient pas tout à fait des monstres. Ils avaient un cœur.

Il soupira, vaincu.

— Non, je n’ai personne dans ma vie, avoua-t-il.

— Je n’arrive pas à y croire, murmura-t-elle.

Elle en déduisit que quelqu’un l’avait fait souffrir et qu’il préférait se tenir à l’écart des femmes.

— Peu importe, nous ne pouvons pas dormir dans le même lit, insista-t-elle. Et le lit, je le prends.

Pour une fois, elle se montrait courageuse. Elle espéra qu’il ne sentirait pas qu’elle bluffait.

— Pas de problème, je dormirai par terre, répondit-il en jetant plusieurs chemises dans le panier à linge sale près du placard.

Un démon qui s’apprêtait à faire une lessive… On ne voyait pas ça tous les jours.

— Et si je te disais que je refuse de passer la nuit dans une chambre avec toi ?

Il éclata d’un rire mauvais.

— Je n’ai pas l’intention de m’installer ailleurs. Du moins pour le moment.

Elle commençait à s’inquiéter sérieusement. Il n’avait pas dit qu’il ne la toucherait pas.

Oserait-il tenter de la séduire ?

Avait-elle envie qu’il ose ?

Elle étudia son profil, et son regard glissa le long de l’arête de son nez, un peu trop long pour les canons de la beauté, mais d’autant plus impérial. Il avait des pommettes saillantes, une mâchoire carrée. Finalement, elle lui trouvait de plus en plus les traits durs, et elle voyait de moins en moins cette expression enfantine qu’elle avait cru déceler sur son visage.

Il avait tout de même de très longs cils de femme, si longs qu’ils paraissaient maquillés. Elle venait tout juste de le remarquer…

Elle croisa ses bras sur son ventre. Sabin avait aussi un corps fascinant. En ce moment, il prenait en main son nécessaire de rasage, et ce simple geste faisait saillir les veines de ses biceps. Le bracelet de cuir noir et les chaînes qu’il portait à ses poignets en faisaient ressortir la finesse. Ses longues jambes avalèrent en quelques pas la distance qui le séparait de la salle de bains. Elle aurait bien voulu qu’il enlève sa chemise pour admirer une fois de plus ses abdominaux. Et aussi ce magnifique papillon qui lui couvrait le ventre et dont les ailes déployées disparaissaient sous la ceinture de son pantalon.

— C’est à moi, à présent, de te poser des questions, lança-t-il depuis le seuil de la salle de bains.

Il s’appuya au chambranle de la porte.

— Je ne m’explique pas pourquoi tu n’as pas tenté de fuir. Tu m’as déjà répondu que tu craignais de traverser un désert hostile. Admettons. Mais depuis que tu sais que nous sommes les Seigneurs de l’Ombre, tu aurais dû tout faire pour nous échapper. Pourtant, tu as accepté de rester et de nous aider.

Il avait raison. Elle avait envisagé de détaler en direction de la forêt, après l’atterrissage. Et aussi quand les voitures s’étaient arrêtées devant le château. Ensuite, elle avait assisté aux touchantes retrouvailles des couples. Des femelles humaines se jetant au cou de démons visiblement amoureux, tendres, respectueux…

Ce charmant spectacle avait légèrement modifié sa vision desdits démons.

Et en y réfléchissant, après tout, les Seigneurs de l’Ombre s’étaient montrés droits et honnêtes avec elle. Ils lui manifestaient de la gentillesse, ils étaient attentionnés, ils semblaient désireux de la protéger et de la ménager. De plus, ils ne posaient pas sur elle un regard méprisant.

Pas comme sa mère.

« C’est la partie angélique de son être qui s’exprime, commentait celle-ci chaque fois que Gwen la décevait. Jamais je n’aurais dû m’accoupler avec cet ange. »

Ses sœurs prenaient en général sa défense, mais elles aussi la considéraient comme une faible et une timorée, un être à protéger.

Dans ces moments-là, pour se consoler, elle se disait que son père aurait été fier d’elle. Lui, au moins, aurait approuvé qu’elle refuse la violence et le sang.

— Eh bien ? insista Sabin.

— Rien ne m’oblige à te répondre, répliqua-t-elle en redressant fièrement le menton.

« Je suis forte. Je suis capable de l’affronter. »

— Pourquoi je n’ai pas pris la fuite ? Parce que.

« Voilà. Bien répondu. Je lui rends la monnaie de sa pièce. »

Sabin se passa la langue sur les dents.

— Je ne te trouve pas drôle, grogna-t-il.

— Je ne cherche pas à être drôle, je n’ai aucun sens de l’humour.

« Très bien. Très bien. Continue. »

— Gwen, sois gentille… Réponds-moi.

Il avait prononcé cette phrase comme une caresse, comme une invite.

— Je me sens bien avec toi, avoua-t-elle, tout en se demandant pourquoi elle avait finalement décidé de lui dire la vérité. Ça te va, comme réponse ?

À sa grande surprise, il accueillit cette déclaration par un ricanement.

— C’est ridicule, dit-il. Tu ne me connais pas. Mais en admettant que tu sois assez sotte pour rester parce que tu te sens bien avec moi, explique-moi pourquoi tu réclames ta propre chambre et pourquoi tu me harcèles de questions.

Elle rougit. Il avait raison. Elle était sotte.

— J’ai l’impression que tu cherches à m’inciter à partir, alors que c’est toi qui as insisté pour que je reste, rétorqua-t-elle. Tu veux vraiment que je m’en aille ?

Il secoua la tête. Une seule fois.

— Peux-tu au moins me promettre d’être gentil avec moi, vraiment gentil ?

— Non.

Là non plus, il n’avait pas hésité. Elle commençait à en avoir assez de son assurance et de son détachement.

— Très bien. Mais au moins, préviens-moi quand tu décideras de faire le méchant.

Un muscle de sa mâchoire se crispa, comme s’il serrait les dents.

— Je ne peux rien t’apporter de bon, murmura-t-il. Je risque de te faire souffrir sans même le vouloir.

Ainsi, il s’inquiétait de ce qu’elle puisse souffrir ?

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas.

— C’est à cause du démon que tu portes en toi ?

— Peu importe, grommela-t-il.

Il refusait de répondre, évidemment… Elle comprit qu’elle avait vu juste. Sabin craignait que son démon ne s’en prenne à elle. Pourtant, il n’y avait pas que du mauvais en lui. Il aimait ses compagnons, cela crevait les yeux.

— Qu’attends-tu de moi exactement ? demanda-t-elle brusquement. J’ai besoin de savoir.

Une manière de lui rappeler qu’elle n’était pas à ses ordres, et qu’elle donnerait ce qu’elle aurait décidé de donner.

— Pourquoi dois-je rester au château ? insista-t-elle.

Cette fois, il ne se fit pas prier pour répondre et parut même heureux de la question.

— Je veux que tu nous aides à tuer les chasseurs.

Elle ne put s’empêcher de rire.

— Et tu crois vraiment que j’en serai capable ?

Elle ne crut pas utile de préciser. Il savait déjà que ce n’était pas tout à fait elle qui avait tué le chasseur des catacombes.

Il posa sur elle un regard noir et tranchant comme une lame.

— Je pense que si nous parvenons à réunir les bonnes conditions, tu en seras tout à fait capable.

Il voulait dire qu’il était prêt à solliciter la harpie. Il savait pourtant que cela exigeait des conditions extrêmes. Il fallait qu’elle ait peur, qu’elle se sente en grand danger… Mais peu lui importait. Il était décidément prêt à tout pour gagner sa guerre.

— Tu avais promis de m’apprendre à contrôler ma harpie, fit-elle remarquer. Ce n’est donc plus au programme ?

— J’ai dit que j’essayerai, je n’ai pas promis de réussir.

Il revenait sur une promesse, et cela n’avait pas l’air de le déranger. Décidément, elle aurait eu toutes les raisons de le fuir. Mais elle venait de comprendre qu’une partie d’elle-même désirait l’aider à gagner sa guerre. Elle n’aimait pas la violence, mais elle ne voulait pas que des hommes comme Chris continuent à violer des femmes pour les féconder. Si elle pouvait contribuer à les arrêter, elle ne se sentait pas le droit de refuser.

— Tu n’as donc pas peur ? demanda-t-elle. Si je libère ma harpie, rien ne dit que tu y survivras.

— Je suis prêt à prendre tous les risques. Je te rappelle que les chasseurs ont tué Baden, gardien de Méfiance, mon meilleur ami. Baden était quelqu’un de bien. Il ne méritait pas ce qu’ils lui ont fait.

— Ils s’y sont pris comment, pour le tuer ?

— Ils ont envoyé une femme pour le séduire et ils ont profité du moment où il s’accouplait avec elle pour lui trancher la tête. Cela s’est passé il y a très longtemps, mais je n’ai jamais oublié. Et si tu veux des raisons plus récentes de leur en vouloir : ils ont torturé des humains auxquels j’avais eu la bêtise de m’attacher, ils accusent les Seigneurs de l’Ombre de tous les maux de la terre, ils ont juré de nous éliminer.

— Oh…, murmura-t-elle. Je comprends…

Elle ne trouva rien d’autre dire.

— Je comprends que tu en restes sans voix, commenta-t-il sobrement. Et maintenant que tu sais tout, ou presque, tu vas accepter de nous aider ?

Sabin était captivé par la harpie. Il avait un faible pour ses magnifiques cheveux d’un blond roux – la cascade de mèches qui retombaient sur ses avant-bras, les boucles qui se déployaient sur ses genoux. Mais elle avait aussi de magnifiques yeux ambre qui lançaient d’intenses reflets dorés, et des joues roses qui rehaussaient la pâleur de son teint.

Elle était de nature timorée, comme l’indiquait son sobriquet. Elle avait peur de lui, peur de ce château trop sombre, peur de son ombre. Pourtant, elle se tenait bien droite, la tête haute, et elle le défiait du regard tout en le harcelant de questions.

— C’est peut-être de la comédie, sa peur, insinua Crainte.

Sabin grogna. Gwen ne jouait pas la comédie. Quand ils l’avaient trouvée, elle était prisonnière des chasseurs. Ces chiens l’avaient enfermée dans une cellule de verre et torturée moralement. Elle n’était pas un appât.

— Tu commences à m’agacer, avec tes soupçons ridicules…

— Je cherche simplement à vous protéger, toi et tes compagnons. N’oublie pas que Danika aussi était soi-disant prisonnière des chasseurs, quand Reyes l’a ramenée au château. Et pourtant, elle était bel et bien envoyée par eux pour nous espionner.

Sabin déglutit péniblement.

— Laisse-moi m’occuper de la harpie, supplia Crainte. Je lui ferai cracher la vérité.

Danika était certes venue au château pour les espionner, mais ça ne l’avait pas empêchée de passer dans leur camp. À présent, Reyes et elle s’aimaient. Ils étaient heureux. Même si Gwen était venue avec de mauvaises intentions, il saurait la faire changer d’avis.

Il se mit à la dévisager rêveusement.

Il aurait voulu tout savoir d’elle, de sa vie, de sa famille, de ses amis, des hommes qu’elle avait aimés. Elle aussi éprouvait de la curiosité pour lui, elle venait de le lui montrer en le harcelant de questions.

Il désirait toujours autant cette belle harpie assise sur son lit.

Il faisait de son mieux pour dissimuler ce désir qui le consumait de l’intérieur, mais il rêvait d’enfouir ses doigts dans sa chevelure, de serrer contre lui son corps nu, de la faire frissonner et gémir de plaisir.

Comme il croisait les bras sur son torse pour s’empêcher d’allonger le bras vers elle, il la surprit fixant d’un air gourmand son biceps gauche qui tendait le tissu de sa chemise. Par tous les dieux… Si elle s’y mettait aussi, ils étaient mal partis.

De nouveau, Crainte s’agita pour tenter de se libérer et de pénétrer l’esprit de Gwen.

— Tu n’es pas assez belle ni assez forte pour lui.

Sabin se concentra pour empêcher ce murmure d’atteindre sa destinataire. Gwen serait sans défense contre Crainte. Il n’en ferait qu’une bouchée.

Pourquoi n’apaisait-elle pas son démon, comme Ashlyn apaisait celui de Maddox ? Pourquoi ne parvenait-elle pas à séduire son côté obscur, comme Anya avait su séduire celui de Lucien ? Pourquoi n’arrivait-elle pas à dompter les instincts de sa bête, comme Danika le faisait pour Reyes ? Pourquoi attisait-elle à ce point la convoitise de Crainte, dont l’agressivité redoublait en sa présence ?

— Je ne sais pas si je serais capable de t’aider, mais je suis désolée que tu aies perdu ton ami et compagnon, murmura-t-elle avec une tristesse qui paraissait sincère.

— Merci, répondit-il.

Il fronça les sourcils. Elle était douce et sans défense. Elle se laissait facilement émouvoir. Il commençait à se demander s’il avait eu raison de lui demander de combattre avec les Seigneurs de l’Ombre. Elle n’était peut-être pas de taille.

Mais il n’avait pas à s’en inquiéter. Il n’avait pas à la protéger. Il n’était pas son chevalier servant.

Et à propos…

— Tu as un petit ami ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

— J’en avais un. Avant.

Il supposa qu’elle parlait d’avant sa longue période de captivité, et se demanda comment les choses se passaient, entre elle et lui. Est-ce que le pauvre garçon avait dû surveiller ses paroles et ses gestes pour ne pas réveiller la harpie ?

— Il te manque ?

— Il m’a manqué.

Elle parlait au passé. Il lui avait donc fait du mal…

— Il te trompait, je parie. C’est pour ça que tu m’as posé tant de questions stupides à propos de ma fidélité ?

— Tu as trouvé mes questions stupides ? s’étonna-t-elle, tout en promenant le bout de sa langue rose sur ses lèvres.

Sabin imagina aussitôt tout ce que cette langue aurait pu faire pour lui – disons, quelque part du côté de son bas-ventre – et son sexe frémit en réponse.

— Il ne m’a pas trompée, assura-t-elle. Il était honnête et sincère, lui.

Cette méchante pique ne fit qu’aggraver son érection.

— Moi aussi, je suis honnête et sincère, protesta-t-il. D’ailleurs, je suis tout simplement incapable de mentir, ça m’est interdit.

Elle haussa un sourcil.

— Interdit ? Et comment ça ?

— Je ne veux pas aborder le sujet, lâcha-t-il entre ses dents.

Elle fit la moue.

— Tyson, lui, ne m’aurait jamais trahie. Il m’aimait. Et moi aussi, je l’aimais. Même s’il n’était qu’un mortel.

« Un mortel ? »

— Il s’appelait donc Tyson, dit-il d’un ton aigre. Eh bien, je regrette d’avoir à te le dire, mais ce Tyson était une poule mouillée. À ta place, je ne serais pas si catégorique quant à son sens de l’honneur. Je parierais volontiers qu’il t’a remplacée dès que tu as eu le dos tourné. Et d’ailleurs, s’il t’aimait tant, pourquoi n’a-t-il pas remué ciel et terre pour te retrouver et te délivrer ?

Gwen pâlit.

— Je… Je suppose qu’il est en train de me chercher, répondit-elle d’une toute petite voix.

En la voyant perdre à ce point contenance, il eut honte de sa dureté. Il eut aussi la confirmation qu’il n’en fallait pas beaucoup pour ébranler les certitudes de la pauvre enfant. Il devait absolument conserver ses distances avec elle, s’il ne voulait pas la détruire.

Mais en était-il seulement capable ? Il se sentait irrésistiblement attiré par elle et elle allait dormir dans la même chambre que lui. Quelle folie ! Pourtant, la garder près de lui était le seul moyen de la protéger – des autres et d’elle-même. De plus, il appréciait sa présence. Maintenant qu’elle était sortie de son mutisme, il découvrait qu’elle était spirituelle en plus d’être belle. Et plutôt gentille.

Toutes les harpies étaient-elles aussi avenantes et intéressantes que Gwen ? Il n’allait pas tarder à le savoir, puisqu’il l’avait autorisée à inviter ses sœurs.

Une horde de harpies au château, ça n’était pas sans risque. Mais une horde de harpies à leur service – si Gwen parvenait à convaincre ses sœurs de combattre pour eux –, ce serait la victoire assurée.

— Elles n’ont pas bougé le petit doigt pour libérer leur chère Gwen, et tu voudrais qu’elles acceptent d’entrer dans une guerre qui ne les concerne pas, juste pour lui faire plaisir ? intervint Crainte.

Bon sang ! Il n’avait pas pensé à ça. Gwen avait croupi un an dans cette cellule des catacombes, et ses sœurs harpies n’étaient pas venues à son secours. Pas plus que ce salaud de Tyson.

Il serra les poings. Si les sœurs de Gwen refusaient de combattre à leurs côtés, tant pis, ils s’en passeraient. Ils avaient déjà Gwen, et elle leur avait montré de quoi elle était capable.

— Je n’aurais pas dû te parler comme ça de Tyson, grommela-t-il.

Cette simple phrase lui avait coûté un terrible effort. Il n’avait pas pour habitude de s’excuser.

Il s’éloigna en direction de la porte.

— Tu voulais une chambre pour toi seule… Je ne peux pas te l’accorder, mais je peux au moins te laisser quelques heures de solitude. Mais ne t’avise pas de quitter cette pièce. Je vais demander à ce qu’on t’envoie à manger.

Elle ne put retenir un gémissement de convoitise, mais secoua la tête.

— C’est inutile.

Il s’arrêta, en prenant soin de lui tourner le dos, pour éviter de se laisser attendrir.

— Il faut que tu recommences à manger, Gwen. Je ne voudrais pas que tu penses que je cherche à t’affamer pour t’affaiblir.

— Je n’ai jamais pensé une chose pareille, protesta-t-elle. Je dis que je ne mangerai pas, c’est tout. Et pourquoi me laisses-tu toute seule, à la merci de n’importe quel démon ? Où vas-tu ?

— Je suis un démon, ricana-t-il.

Et où il allait, ça ne la regardait pas.

— Je sais, murmura-t-elle d’une voix hésitante et à peine audible.

Le ventre de Sabin se noua. Elle savait, mais elle réclamait tout de même sa protection. Il en fut ému.

— Je serai tout près, dit-il plus gentiment. Si tu as besoin de moi, n’hésite pas. Et puis… Je viens d’avoir une idée… Je vais t’envoyer Anya. Lucien et elle ont eu déjà plusieurs heures pour… Pour leurs retrouvailles. Anya veillera sur toi. Avec elle tu ne risques rien.

Anya était la reine de la manipulation, elle était même capable de trouver un moyen de faire manger Gwen.

— Ne bouge pas d’ici, conclut-il en sortant.

Tout en tirant le battant derrière lui, il songea qu’il serait prudent d’enfermer Gwen à clé, au cas où elle serait tentée de chercher un téléphone dans le château pour appeler les chasseurs.

Elle ne travaille pas pour eux…

Et puis, Anya la surveillerait.

Bon sang… Il n’y avait pas pensé plus tôt, mais il s’apprêtait à mettre dans la même pièce la déesse de l’Anarchie et une harpie… Il n’était plus très sûr que ce soit une bonne idée.

Le piège des ténèbres
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